De l'influence des mots sur le comportement
05/03/2011
On raconte qu’il y avait à New York, sur le pont de Brooklyn, un mendiant aveugle. Un jour quelqu’un lui demanda combien les passants lui donnaient par jour en moyenne. Le malheureux répondit que la somme atteignait rarement deux dollars. L’inconnu prit la pancarte que le mendiant portait sur la poitrine et sur laquelle était mentionnée son infirmité. Il la retourna et écrivit quelques mots sur l’autre face. Puis la rendant à l’aveugle: « Voici, dit-il, je viens d’écrire sur votre pancarte une phrase qui accroîtra notablement vos revenus. Je reviendrai dans un mois. Vous me direz le résultat. » Et le mois écoulé: « Monsieur, dit le mendiant, comment vous remercier? Je reçois maintenant dix, voire quinze dollars par jour. C’est merveilleux. Quelle est la phrase que vous avez écrite sur ma pancarte et qui me vaut tant d’aumônes? »
C’est très simple, répondit l’homme. Il y avait: "Aveugle de naissance", j’ai écrit à la place: "Le printemps va venir, et je ne le verrai pas ".
Voilà le début de la rhétorique et, par cet intermédiaire, celui de la littérature et de la poésie même (…).
- Roger Caillois - Art poétique (1955) -
15 commentaires
justesse d'un mot, d'une phrase.
imparable en effet
Dans le management moderne, on dit que l'art de la communication, c'est le le fer de lance de toute entreprise . Et ce n'est pas de la littérature!
Le grand classique des écoles de commerce....
Ah....la culpabilité, c'est comme une harpe : trouve quelle corde va vibrer, joues-en, et tu seras le maître de chacun...tssss. Manipulation rémunératrice....ceci dit, c'est vrai que la justesse des mots touche plus qu'une banale énumération des faits.
L'impact des mots est toujours indélébile! Ils peuvent aussi bien nous construire que détruire! Ils peuvent soigner et rendre malade. Ils sont magiques et terribles , les mots!
Ils peuvent faire fleurir tant de printemps dans les ténèbres les plus épaisses!
mmmh, ça mérite réflexion...
J'me crève un oeil§
Baltha
La puissance des mots peut être fabuleuse, et elle l'est d'autant plus que ces mots sont chichement mesurés. Les grands généraux, meneurs d'hommes, démagogues et prophètes surent trouver les mots qui mobilisent, mais pas toujours, comme dans le cas présent, à bon escient.
Il est hélas rare, que les personnes intelligentes les trouvent, ces mots percutants. Trop conscients de la complexité des problèmes, ils tendent à trop nuancer, raisonner, expliquer, lorsque les masses ne veulent qu'affirmations simples, quitte à être simplistes, qui les touchent, les émeuvent, les fassent bouger, quitte à ce que ce soit dans la mauvaise direction.
question "masse" j'en vois qui font des étincelles.
:b
L'anecdote est très jolie. Caillois, à la fin de sa vie, a beaucoup rêvé sur les pierres, pour avoir été sans doute, beaucoup déçu par les hommes. Je garde de la lecture du "Fleuve Alphée", une bref récit autobiographique publié en 1978, un très beau souvenir de lecture.
Quant à moi, je mesure la puissance des mots, ils peuvent à loisir construire ou détruire, toucher ou malmener, donner envie ou résorber, faire jouir enchanter, enivrer, révéler faire pousser des ailes, comme ils peuvent tout autant éloigner foutre en l'air désherber défaire séparer rendre impuissant meurtrir.
L'influence des mots sur le comportement est bien plus profonde qu'on ne veut l'admettre, l'accepter.
Si depuis ton jeune âge , on ne cesse de te dire que tu es bon à rien, tu finis par le croire, non? Si à l'inverse on te porte aux nues, quel autre choix as-tu d'aussi l'assimiler?
L'influence des mots sur le comportement est loin de devoir être pris à la légère, parce qu'on n'en mesure pas forcément l'impact! En ce sens , je rejoins complètement Mokhtar!
Bien sûr, dans cette histoire savoureuse on peut y voir la culpabilisation et j'en passe...
Pourtant ce qui me parait essentiel c'est qu'en peu de mots et sans en avoir l'air on peut faire comprendre à qui le veut bien: qu'un mot assassine autant qu'il donne vie, un mot promet autant qu'il défait, un mot propose autant qu'il dispose.
Moi je retiens de cet aparté, que ce n'est pas en disant les choses qu'on touche mais en les suggérant, et c'est là l'essence même et toute l'importance et le pouvoir de, la poésie!
Oui mais l'acte est fondateur...
Cher hélènablue, je vous approuve totalement sur l'importance des mots,je vous donne une citation de Gilbert Cesbron à ce propos:
Nous nous servons des mots avec l'habileté mais aussi l'imprudence des ouvriers qui manipulent chaque jour des explosifs. Il faut avoir peur des mots.
@ Laurence:
Oui! Le passage à l'acte dépasse les mots. Il y a ce qu'on dit et puis ce qu'on fait, évidemment que l'acte l'emporte, n'empêche que " dire ", " écrire " sont des actes aussi, loin d'être dénués d'implications et de conséquences!
@ bizak:
Ce n'est pas des mots qu'il faut avoir peur, je pense, mais de nous-mêmes!
Je crois parfois comme diasait un sage qu'on est maître du mot qu'on a pas dit, je crois aussi qu'on peut en être l'esclave. L'important c'est d'assumer. Les mots sont à double tranchant, même "sauveurs" ils peuvent se retourner contre nous, pourtant d'abord ils sauvent!
L'équation est loin dêtre simpliste.
Et les mots n'ont pas fini de faire couler de l'encre et du sang...
Je crois dans le pouvoir des mots à bon escient s'ils sont justes, sincères et humainement recevables...
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