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19/03/2012

Geneviève

Je n’avais pas vu Geneviève depuis quatre ans. Avant cette date dingue où tout mon monde s’est écroulé je lui étais fidèle. Je passais souvent la voir dans sa petite échoppe. Un vrai capharnaüm que son petit espace ouvert aux vêtements pour femme de deuxième main, un dépôt-vente où par un insondable mystère se retrouvaient beaucoup de pièces venant de chez moi, à croire que je ne faisais pas bien mon travail pour que la vie d’un habit soit aussi éphémère. Bon, faut bien dire qu’après une enquête assidue de ma part, j’avais compris que c’étaient toujours les mêmes femmes qui se dépossédaient très vite de leurs fringues, pour certaines ça n’est qu’un consommable, une manière aussi de juguler leurs angoisses existentielles, d’emplir leur temps et leur agenda troué par une solitude sociale qui dépasse l’entendement. Acheter des vêtements ça peut être emplir un vide et se donner l’illusion l’espace d’un instant d’être là, d’habiter son corps, de s’occuper de soi, d’agir, d’exister.
 
Geneviève m’a toujours fascinée, une gouaille à la Juliette Gréco, un look seventies, ardente féministe, lumineuse anarchiste, elle était toujours la première à dégainer. Toujours la clope au bec,  toujours les yeux derrière une frange brune épaisse, toujours en jean, toujours coquette les ongles vernis et l’épilation parfaite, elle m’inspirait. Nous discutions longuement de choses et d’autres, d’une telle, d’une autre telle, elle était la reine des commérages sympas, elles connaissaient toutes ces dames depuis bien plus longtemps que moi, à quelques années près elle à l’âge de ma mère ! Elle me parlait très souvent de Marcel, son mari, un phénomène lui aussi. Alcoolique débonnaire, il était capable de piquer des colères monstrueuses sans qu’il soit possible de les voir venir. Je me souviens d’un dîner à la maison avec eux deux et un autre couple d’amis, épique! Je ne sais plus sur quoi la conversation a dévié mais manifestement elle ne faisait pas la joie de Marcel, il était entré dans une tirade acide fusillant du regard tous ceux qui l’entourait, il avait eu des mots  tranchants, incisifs, meurtriers à l’égard de sa femme et de toutes les femmes, il avait sorti l'artillerie lourde  et fichu en l’air la soirée d’un geste malheureux faisant valser toute la table de la salle à manger. Elle en était restée très meurtrie, elle avait eu honte, elle n'avait pas su comment restaurer l'image de celui qui partageait toute sa vie, elle lui en a voulu longtemps de ne pas avoir su se tenir ce soir là, d’autant que c’était la première et unique fois qu’ils venaient partager notre repas. Elle a toujours gardé une espèce de rancœur envers lui à cause de ce soir là et puis sans doute plus encore par la malheureuse répétition de ces débordements, elle m’en parlait souvent. Mais elle l’aimait, elle l’avait toujours aimé éperdument et puis c’était le père de ses deux enfants: Antoine et Louise.
 
C’est avec Louise d’ailleurs qu’elle est venue à l’inauguration de mon nouveau concept. Je l’ai trouvé changée, elle avait maigrie mais surtout elle avait souffert plus que de raison, c’était écrit sur son visage. Je l’ai quand même accueillie avec un « ça va ? » d’usage, elle m’a répondu par un cinglant « non ». 
 
- Tu ne sais pas que Marcel est mort ?
- Non, je l’ignorais, lui répondis-je confuse.
- Il y a deux ans, maintenant… Il avait guéri de son cancer de la gorge, tu te souviens ?
- Oui.
- Il a eu une rechute. Dans un endroit inopérable. Tu sais il passait des heures devant la télé, il a toujours été dépressif, tu te souviens de ça aussi ?
- Oui, oh que oui !
- Il ne mangeait plus depuis des mois, je lui apportais son plateau repas devant l’écran, il maigrissait, le chien lui grossissait… IL tentait déjà d’en finir. Il ne supportait pas l’idée de devoir repasser par là où il était passé, chimio, rayon, et puis perte du goût, de la voix, de tout… C’était l’anniversaire de Louise ce jour là, il paraissait jovial et, tu sais comme il pouvait être dans ses bons jours : drôle, convivial, altruiste, brillant. Il m’a dit de ne pas me laisser abattre, qu’on allait en venir à bout de toute cette merde, que notre fille était superbe qu’il fallait ne voir que le verre à moitié plein, qu’Antoine était maintenant reconnu pour son art, que ses toiles étaient si magiques, que j’étais la meilleure chose qui lui soit arrivée dans sa vie… Théâtral, sympathique, généreux, sensible, prévenant… Le soir je l’ai retrouvé dans la salle de bains, le visage en sang, il s’était tiré une balle dans la tête.
- Merde ! Quel courage !
- Oui, il se savait fini, il voulait pas que ça dure, il voulait pas qu’on le voit souffrir, il voulait pas nous imposer sa misère… Hein Louise ! Quand même ton père ?
- Un grand monsieur ! dit-elle du bout des lèvres.
- Tu t’imagines, le vide, Blue, tu connaissais l’énergumène, je me sens dépossédée de moi-même.
- T’as bien fait de venir, tiens, on va boire un coup à sa santé, à ses coups de gueule, à ses élans d’humanité, ok ?
- Ok !
 
Avec Geneviève et Louise, on s’est envoyé deux Caipirinhas coup sur coup. On avait toutes les trois les joues rouges et le regard brillant et puis on a parlé de l’avenir devant, du possible, de projets, du "je fais" plutôt que du "je verrais bien", de l’espoir et des leçons qu’on tire de ce que l’on doit vivre, de ce qu’on peut faire de sa vie, de tout ce qu’il reste encore à découvrir, d’avancer, d’enrichir et de donner, de donner beaucoup à ceux qu’on aime de leur vivant ainsi que de recevoir d’eux, d’être attentives, d’être présentes, d’être le plus possible vivantes ! Cheers, la Vie !
 
 

Jeanne

Elle a un peu plus que mon âge, cinq années de plus pour être tout à fait exacte. Je l'ai rencontrée, ici, à la boutique un soir d'été. Une de ces fins de journée étouffante en plein mois de Juillet. J'allais fermer ma grille quand elle a déboulée en sueur et en larmes. Je ne la connaissais ni d'Eve, ni d'Adam mais j'ai compris au premier regard que cette rencontre n'était pas fourtuite. Je suis allée lui chercher un cognac au bar juste en face, elle l'a bu d'un trait, s'est posée et a commencé à me raconter par bribes sa vie. Abandonnée au bord d'une route à l'âge de trois ans par sa mère, elle n'avait jamais connu son père. Jamais elle n'a réussi à savoir qui il était, jamais elle n'a revu sa mère depuis. Adoptée par un couple de notables argentés et charmants elle a eu une enfance dorée pleine de voyages, de divertissements, de culture et d'affection sincère et profonde. Ses parents adoptifs venaient de mourir l'un après l'autre à trois mois d'écart, elle se retrouvait vraiment orpheline pour le coup et avait du mal à encaisser la chose malgré un héritage confortable pouvant lui permettre de voir venir la vie jusqu'à la fin de ses jours sans se soucier du lendemain. Mariée cinq fois, elle eût une fille avec chacun de ses maris, elle s'apprêtait à quitter le cinquième pour retenter l'aventure avec un homme austère, érudit et terriblement amoureux d'elle. Faut dire que c'était une force de la nature cette fille-là, elle ne manquait pas d'attraits! Bavarde, enjouée, gourmande, drôle, brillante, elle avait repris à quarante ans des études de droit pour devenir avocate, ce qu'elle devînt. Dès lors elle prit la défense des enfants victimisés, notamment les cas d'inceste. Elle en ignorait la raison mais c'étaient les seuls cas pour lesquels elle avait du coeur à l'ouvrage. Elle excellait à défendre ses petites victimes.

- Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça à vous, ma vie, mes erreurs, mes détresses, mes aspirations. Je ne sais pas pourquoi je suis entrée dans votre boutique ni pourquoi c'est dans vos bras que je pleure. Mais ce que je sais, c'est que ça me fait drôlement du bien!

- Parfois la vie met sur notre chemin des solutions incroyables. Cette rencontre en est l'illustration!

- Je m'appelle Jeanne, je ne crois pas vous l'avoir dit, c'est bête, c'est ce par quoi j'aurais dû commencer, non?

- Moi, c'est Blue.

- Blue! C'est joli, c'est votre vrai nom?

- Non, j'ai été rebaptisée ainsi par un très bon ami, depuis j'ai adopté ce nom inspirant et coloré, je l'aime.

Nous avions bavardé au moins deux bonnes heures, peut-être davantage, sans voir le temps passer. Nous avions l'impression l'une comme l'autre de nous connaître depuis la nuit des temps, depuis toujours, depuis avant d'être nées, c'est étonnant comme il est des gens avec qui le courant passe tout de suite, avec qui l'intimité s'installe au premier regard et la confiance au premier mot. Nous nous sommes revues pas mal de fois les dix années qui ont suivies et puis depuis deux ans je n'avais plus de ses nouvelles sauf par une connaissance commune qui m'avait annoncé son cancer du pancréas. J'ai tenté vainement de la joindre, mais elle s'était isolée du monde pour mieux se battre, coriace. Une fois je l'ai croisée par hasard dans la rue, ombre d'elle-même, chauve, amaigrie, sans lueur au fond des yeux, et tendue par la douleur.

- Ah Blue! C'est difficile, c'est une souffrance de chaque instant, mais faut que je tienne, faut que je me batte, qui sinon va s'occuper de mes filles?

Je n'avais pas les mots, je l'ai juste prise dans mes bras, elle semblait si fragile. Que pouvais-je bien lui dire pour qu'elle garde la foi?

Jeudi soir, j'ai appris au cours de la soirée organisée à la boutique pour le lancement de Lilith qu'elle était aux soins palliatifs de l'hôpital depuis une semaine, qu'elle avait rendu les armes, qu'elle ne souffrait plus, qu'elle se préparait doucement à dire au revoir à tous les gens qu'elle avait aimés. J'ai appris que son dernier amant était lui aussi atteint d'un cancer des os et qu'il prenait le même chemin qu'elle. J'étais là assise sur les marches de mon escalier en fonte qui trône au centre du magasin, un escalier récupéré dans une ancienne brasserie par un cultivateur du coin et qui me l'avait offert, pourvu que j'en débarrase son champ, vingt cinq ans auparavant. J'étais là assise sur les mêmes marches au même endroit que la première fois où je l'avais vue, j'entendais notre amie commune me raconter le calvaire de Jeanne ces derniers mois, sa force de caratère, son courage, sa lutte et en l'écoutant je la revoyais, elle, me parlant gesticulant de tous ses membres, tantôt me chuchotant ses misères, tantôt me les fracassant dans des éclats de rires nerveux. Je la revoyais dans sa robe écarlate, son cognac à la main, mordre la vie, la transpirer, l'accueillir de tout son corps de femme et maintenant j'avais au fond de la poitrine un noeud si gros à la penser mourante, décharnée, immobile avec à peine la force de s'exprimer.

J'y suis allée.

- Ah Blue, c'est toi?

- Oui, Jeanne, ça fait un bail n'est-ce-pas?

- Tu te souviens la première fois qu'on s'est vu? Un truc de dingue, hein? 

- Un truc de dingue, en effet!

- T'avais pas pu en placer une, je parlais, je parlais, je parlais, j'arrivais pas à m'arrêter de parler, et toi, assise sur ton escalier, tu m'écoutais, tu m'entendais, tu me soutenais du regard, tout ça sans même savoir qui j'étais! Un cognac! j'avais encore jamais bu de ce breuvage! Pourquoi est-ce que tu es allée me chercher un cognac?

- Je ne sais pas, c'est la première idée qui m'avait traversé l'esprit, tu semblais tellement chamboulée!

- Je suis passée à la morphine maintenant, il n'y a que ça qui me calme. Je vais mourir, Blue, je n'en ai plus pour très longtemps. J'ai dit au revoir à mes enfants, elles sont grandes tu sais maintenant, c'est presque des femmes! Elles ressemblent tellement chacune à leurs pères, c'est fou! De moi elles ont pris la gnaque et le verbe, elles sont toutes si bavardes, tu les verrais!

- C'est vrai, t'as toujours eu un sacré débit! C'est sans doute pour ça que tu gagnais presque tous tes procés!

- J'ai bien oeuvré, j'ai voulu rendre ce qui m'avait été donné, j'ai eu beaucoup de chance dans ma vie, j'ai été vraiment aimée et j'ai aimé beaucoup et j'aime tant encore. Je peux partir sereine. Une vie courte mais une vie pleine!

 

Je suis sortie abasourdie. Et j'ai pensé, pas de temps à perdre, j'ai encore tant à faire avant de passer de l'autre côté. Vivre le moment présent à fond, intensément et goûter à la chance de pouvoir être en vie totalement. Même si je la sais inexorable, je ne suis pas pressée de rencontrer la grande faucheuse. Au boulot!